top of page

Devoir de vigilance de la banque : quand peut-elle être tenue responsable d'une fraude ?

  • Alban Bizieux
  • 25 mars
  • 8 min de lecture

devoir de vigilance banque

Votre banque a exécuté des virements inhabituels sans vous alerter. Elle a laissé passer des opérations manifestement suspectes — montants élevés, bénéficiaires inconnus, série rapprochée — sans poser une seule question. Et aujourd'hui, elle refuse de rembourser. Peut-on lui reprocher ce silence ? La réponse est oui — sous certaines conditions. Le devoir de vigilance du banquier est une obligation bien réelle, encadrée par la jurisprudence récente. Mais ses contours méritent d'être bien compris. On fait le point.

 

1. Qu'est-ce que le devoir de vigilance du banquier ?


La banque n'est pas juge de l'opportunité des opérations de ses clients. En principe, elle exécute les ordres qu'on lui donne sans s'immiscer dans vos affaires. C'est le principe de non-ingérence : le banquier n'a pas, en règle générale, à enquêter sur la nature ou la légitimité de vos opérations.

Mais ce principe a une exception bien établie. Dès qu'une anomalie apparente est décelable par un professionnel attentif, la banque est tenue d'agir : interroger le client, vérifier l'opération, ou surseoir à son exécution. Si elle reste passive et que vous subissez un préjudice, ce silence peut engager sa responsabilité.

Ce devoir de vigilance repose sur la responsabilité contractuelle de droit commun — distincte du régime spécial du Code monétaire et financier applicable aux opérations non autorisées. Cette distinction a toute son importance, comme on le verra plus bas.

 


2. Quelles opérations doivent alerter la banque ?


Tout ce qui sort de la logique habituelle du compte doit retenir l'attention du banquier. La jurisprudence distingue deux catégories d'anomalies :

•       Les anomalies matérielles : virements vers des pays inhabituels, montants très élevés en rupture avec l'historique du compte, multiplicité soudaine d'ordres sur une courte période, bénéficiaires jamais rencontrés.

•       Les anomalies intellectuelles : incohérence économique de l'opération au regard de l'activité du client, instructions contradictoires, contexte manifestement atypique au regard de la situation personnelle ou professionnelle du titulaire.

 

La Cour de cassation est claire : la banque ne peut pas se retrancher derrière l'automatisation de ses systèmes pour ignorer ces signaux. Elle doit adapter son comportement à la nature du client et à la logique économique des opérations — comme le ferait tout professionnel attentif.


Exemple jurisprudentiel : un particulier dont le compte n'enregistre jamais de virements supérieurs à 2 000 € effectue soudainement 11 virements vers la Hongrie pour un total de 384 000 € en quelques semaines. La Cour de cassation a jugé que la banque avait manqué à son devoir de vigilance en n'alertant pas son client. (Cass. com., 12 juin 2025, n° 24-10.168)

 


3. La banque doit-elle vous alerter avant d'exécuter une opération suspecte ?


Oui — et c'est souvent le manquement le plus facile à documenter. Lorsqu'une anomalie est identifiable, la banque ne peut pas simplement exécuter l'opération en silence. Elle doit prendre contact avec vous pour vérifier que l'ordre correspond bien à votre volonté réelle.

La Cour de cassation l'a précisé dans le cadre de la fraude au président : lorsque des ordres suspects émanent d'une personne supposée habilitée, la banque doit obtenir une confirmation directe auprès du client ou de son représentant réel avant d'exécuter — et non se contenter d'une validation formelle si le contexte présente des incohérences (Cass. com., 12 juin 2025, n° 24-13.697).


⚠ À retenir : si votre banque a exécuté des virements anormaux sans vous appeler, sans envoyer d'alerte via l'application, et sans demander de confirmation, elle peut avoir failli à son obligation d'alerte. C'est un manquement documentable.

 

4. La vérification des bénéficiaires (IBAN) : jusqu'où va l'obligation ?


La fraude au faux RIB consiste à substituer l'IBAN d'un bénéficiaire légitime par celui d'un escroc. La victime croit régler son fournisseur ou son propriétaire — les fonds partent ailleurs. Quelle est la responsabilité de la banque ?


L'article L.133-21 du Code monétaire et financier pose un principe contraignant : si la banque exécute un virement conformément à l'identifiant unique (l'IBAN) fourni par son client, elle est réputée avoir correctement exécuté l'ordre — même si cet IBAN était falsifié. En clair : si c'est vous qui avez transmis le faux IBAN — parce que votre messagerie a été piratée — la banque n'est en principe pas responsable (Cass. com., 15 janv. 2025, n° 23-15.437).


Mais cette règle a des exceptions. La banque reste tenue à vigilance si des indices flagrants de fraude étaient apparents : changement soudain de coordonnées pour un fournisseur habituel, IBAN vers une néo-banque inconnue pour un client professionnel, incohérence manifeste entre le nom du bénéficiaire et le numéro de compte.


Nouveauté depuis octobre 2025 : les banques ont désormais l'obligation de vérifier la correspondance entre l'IBAN et le nom du bénéficiaire avant d'exécuter un virement (pour les comptes de particuliers). Ce dispositif, progressivement déployé, renforce la protection contre la fraude au faux RIB.

 


5. Devoir de vigilance et spoofing : peut-on invoquer les deux régimes ?


Lorsque vous êtes victime d'un spoofing — un escroc usurpe le numéro officiel de votre banque et vous manipule pour valider des virements — deux régimes juridiques peuvent s'appliquer, selon que les opérations sont ou non considérées comme « autorisées ».

•       Opérations non autorisées (vous n'avez pas vous-même donné les ordres) : c'est le régime de l'article L.133-18 du CMF qui s'applique. La banque doit rembourser, sauf à prouver votre négligence grave.

•       Opérations considérées comme autorisées (vous avez vous-même validé sous manipulation) : le devoir de vigilance de droit commun prend le relais. La Cour de cassation l'a confirmé le 12 juin 2025 — ce fondement reste pleinement applicable même dans ce cas. C'est une avancée majeure pour les victimes.

 

Concrètement : si des virements inhabituels ont été exécutés en série, vers des bénéficiaires suspects, sans que votre banque ne réagisse, elle peut être tenue responsable même si vous avez vous-même appuyé sur « valider ». La Cour d'appel de Grenoble a retenu cette solution dans une affaire où 43 virements frauduleux totalisant 234 906 € avaient été exécutés sur 8 mois sans aucune réaction de l'établissement (CA Grenoble, 9 sept. 2025, n° 24/00638).


⚠ Limite à connaître : les obligations de vigilance LCB-FT (lutte contre le blanchiment, art. L.561-6 CMF) ne peuvent pas servir de fondement à une action en remboursement individuelle. La Cour de cassation l'a affirmé le 4 mars 2026 : ces obligations visent l'intérêt général, pas la protection personnelle du client.

 

6. Comment engager la responsabilité de la banque ?


Si vous pensez que votre banque a failli à son devoir de vigilance, voici les éléments à réunir :

•       Documenter les anomalies : relevés de compte, historique des opérations, comparaison avec le fonctionnement habituel sur les 6 à 12 derniers mois.

•       Établir l'absence de réaction de la banque : aucun appel de votre conseiller, aucune alerte applicative, aucun blocage temporaire malgré des signaux visibles.

•       Démontrer le lien de causalité : si la banque avait alerté ou bloqué, la fraude n'aurait pas pu aboutir — ou aurait pu être limitée dans son montant.

•       Respecter les délais : 13 mois pour contester une opération non autorisée (art. L.133-24 CMF) ; 5 ans pour agir sur le fondement de la responsabilité contractuelle.

 

La preuve est souvent technique. Un avocat peut vous aider à reconstituer le faisceau d'indices, choisir le bon fondement d'action, et rédiger la mise en demeure qui fera courir les intérêts.

 


Conclusion

Le devoir de vigilance du banquier est une arme juridique réelle — mais technique. Il ne couvre pas tout, et la banque dispose de défenses. Mais lorsque des anomalies flagrantes ont été ignorées, que vous n'avez reçu aucune alerte et subi un préjudice, vous avez des arguments sérieux. Ne laissez pas votre banque vous opposer un refus sans vérifier qu'elle a bien rempli ses propres obligations.



Questions fréquemment posées


1. Qu'est-ce que le devoir de vigilance du banquier ?

La banque n'est pas juge de l'opportunité des opérations de ses clients. En principe, elle exécute les ordres qu'on lui donne, sans s'immiscer. C'est ce qu'on appelle le principe de non-ingérence : le banquier n'a pas à enquêter sur l'utilisation que vous faites de votre argent.

Mais ce principe n'est pas absolu. La jurisprudence a depuis longtemps posé une exception : dès qu'une anomalie apparente est décelable par un professionnel attentif, la banque est tenue d'être vigilante. Elle doit alors soit interroger le client, soit surseoir à l'opération. Si elle ne fait rien, sa passivité peut engager sa responsabilité.

Ce devoir de vigilance repose sur la responsabilité contractuelle de droit commun — et non sur les textes spéciaux du Code monétaire et financier, ce qui a son importance comme on le verra.

2. Quelles opérations doivent alerter la banque ?

Tout ce qui sort de la logique habituelle du compte doit retenir l'attention du banquier. La jurisprudence distingue deux catégories d'anomalies :

•       Les anomalies matérielles : virements vers des pays inhabituels, montants très élevés en rupture avec l'historique, multiplicité soudaine de bénéficiaires inconnus, fréquence anormale sur une courte période.

•       Les anomalies intellectuelles : incohérence économique de l'opération au regard de l'activité du client, instructions contradictoires, contexte manifestement atypique.

 

Exemple : un client particulier dont le compte n'a jamais dépassé 2 000 € de virement effectue soudainement 11 virements vers la Hongrie pour 384 000 € en quelques semaines. La Cour de cassation a jugé que la banque avait manqué à son devoir de vigilance (Cass. com., 12 juin 2025, n° 24-10.168).

 

⚠ À retenir : une banque ne peut pas se retrancher derrière l'automatisation de ses systèmes pour ignorer des signaux d'alerte visibles par tout professionnel attentif.

3. Devoir de vigilance et fraude : comment ça s'articule ?

Lorsque vous êtes victime d'une fraude — spoofing, faux virement, fraude au président — deux régimes peuvent s'appliquer. Le régime spécial du Code monétaire et financier (art. L.133-18 et s.) joue quand l'opération est « non autorisée » : la banque doit rembourser sauf à prouver votre négligence grave. Le devoir de vigilance de droit commun prend le relais quand l'opération est « autorisée » — c'est-à-dire quand vous avez vous-même donné l'ordre, même sous manipulation.

Les arrêts du 12 juin 2025 (n° 24-10.168 et n° 24-13.697) ont confirmé que le devoir de vigilance reste un fondement d'action valide dans ce second cas. Les victimes de fraude au président ou de manipulation téléphonique ayant elles-mêmes déclenché le virement peuvent donc engager la responsabilité de leur banque si elle a failli à détecter les anomalies.

4. Ce que la banque n'est pas tenue de faire

Le devoir de vigilance a des limites que la jurisprudence rappelle régulièrement. La banque n'est pas tenue de vérifier l'authenticité des factures produites à l'appui des ordres de virement, ni d'apprécier l'opportunité économique des opérations (Cass. com., 1er oct. 2025, n° 24-17.306). Elle ne doit pas analyser le fond de la relation contractuelle entre son client et le bénéficiaire.

Si la banque a effectivement vérifié auprès d'une personne habilitée avant d'exécuter l'ordre suspect, elle peut s'exonérer — à condition que cette vérification ait été réelle et documentée (Cass. com., 12 juin 2025, n° 24-13.697).

Autre nuance importante : les obligations LCB-FT (lutte contre le blanchiment, art. L.561-6 CMF) ne peuvent pas servir de fondement à une action individuelle en remboursement. La Cour de cassation l'a précisé le 4 mars 2026 (n° 24-19.588) : ces obligations visent l'intérêt général, pas la protection du client à titre personnel.

5. Comment prouver le manquement de la banque ?

Engager la responsabilité de la banque pour défaut de vigilance suppose de démontrer trois éléments :

•       Une anomalie apparente — décelable sans investigation approfondie par un professionnel attentif

•       L'absence de réaction de la banque — elle n'a ni alerté, ni bloqué, ni demandé de justification

•       Un lien de causalité — entre cette inaction et votre préjudice financier

 

La preuve repose souvent sur les relevés de compte, les logs de connexion, les conditions de déroulement des opérations et les échanges avec votre conseiller. Un avocat peut vous aider à reconstituer ce faisceau d'indices.


Exemple : la Cour d'appel de Grenoble a retenu la responsabilité de la Caisse d'Épargne à 70 % dans une affaire où 43 virements frauduleux avaient été exécutés sur 8 mois, 234 906 €, sans que la banque n'alerte le client (CA Grenoble, 9 sept. 2025, n° 24/00638).



Vous n'êtes pas sûr d'avoir un recours ? Dans la plupart des dossiers, les victimes sous-estiment leurs droits. Parlons-en.

Je peux vous accompagner dans vos démarches et défendre vos droits.




Contactez-moi par téléphone au 07.45.18.33.55 ou par mail à cabinet@bizieux-avocat.fr

Me Alban Bizieux

Questions fréquemment posées

  • 01
  • 02
  • 03
  • 04
  • 05
  • 06
  • 07
bottom of page